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2026-10-28

Ils auraient eu cent ans cette année!
A l’occasion de la célébration du 1er Novembre, nous publions une série de portraits d’homme exceptionnels qui auraient eu cent ans cette année. Il s’agit évidemment de personnalités qui ont joué un rôle de premier plan dans la guerre de libération, ou qui
ont marqué leur époque.
Tahar Benaïcha, un cactus miracle dans le désert
Abed Charef
Avant Hélène Carrère d’Encausse, avant même Emmanuel Todd, Tahar Benaïcha avait prédit l’impasse, puis la dislocation de l’ex-Union Soviétique. Dans «La Chute finale : Essai sur la décomposition de la sphère soviétique», Emmanuel Todd, considéré comme le premier chercheur à avoir prédit la chute de l'ex Union soviétique, s’est basé sur le facteur démographique pour étayer sa prédiction, notant, dès les années 1970, une hausse de la mortalité infantile, signe avant-coureur d'un déclin irrémédiable.
Plus tard, Hélène Carrère d'Encausse renchérissait dans «l'empire éclaté», publié en 1978. Selon elle, l'URSS n'était pas viable en raison de l'évolution démographique qui allait provoquer une explosion de la population dans les républiques musulmanes de Russie alors que le cœur du pays stagnait.
Mais auparavant, Tahar Benaïcha, communiste algérien arabophone, venu de Guemar, aux confins du Sahara, avait déjà annoncé la fin prochaine du modèle soviétique. Malheureusement, sa voix ne portait malheureusement pas loin.
Comment le «camarade» Tahar en était arrivé à ces conclusions ? Il avait développé cette analyse après un long périple dans les républiques musulmanes de l'Asie soviétique. Là, grâce à sa profonde connaissance de l'islam et de l'histoire de la civilisation musulmane, il avait confronté la réalité de ces sociétés à ses propres convictions communistes, pour mesurer le décalage entre la réalité et ce qu’en disait le discours officiel.
Cette connaissance de l’histoire de l’Islam, Tahar Benaïcha l’avait acquise grâce à un cheminement unique. Un itinéraire qui l’a amené en premier lieu à faire exploser la bulle dans laquelle il était destiné à vivre, celle d’un petit village aux portes du Sahara. Après une scolarisation traditionnelle sommaire dans sa région natale, Tahar Benaïcha est allé à la Zitouna, pour découvrir le communisme en Tunisie !
Un miracle dans le désert
Il faut dire que Tahar Benaïcha était un miracle. Celui d'un homme né en 1926 à Guemar, dans la wilaya d'El-Oued, et qui a réussi à échapper à son destin pour forger un personnage peu courant dans la région. Pour un enfant de sa génération et de sa condition sociale, le mieux qu'il pouvait espérer, c'était de devenir un commerçant opérant à cheval entre les frontières de trois pays, Algérie, Tunisie et Libye; ou devenir un récitateur de Coran, pour ensuite compléter sa spiritualité par un virage vers le Soufisme.
Tahar Benaïcha a fait différent. C’est vrai qu’avec son 1,50 m à peine et une myopie prononcée (à un certain âge, il lisait avec une loupe), il n'avait guère de chance d’exercer un métier physique ou manuel. Il a choisi sa passion : la lecture, le savoir.
Le trajet de Guemar à la Zitouna ? Il l'a fait à pied. Une semaine à dix jours de marche. Que de contrées traversées, que de gens rencontrés.
A la Zitouna, il croise beaucoup de monde, dont Houari Boumediene et Abdelhamid Mehri. Mais surtout, des militants de gauche tunisiens, dont des compagnons de Salah Benyoucef, ainsi que des personnages encore plus radicaux avec lesquels il découvre la philosophie, la liberté de penser, le communisme, et la grandeur de la civilisation musulmane.
Une passion: la civilisation musulmane
Car Tahar Benaïcha avait une profonde admiration pour la civilisation musulmane, une admiration qui n'avait d'égale que sa connaissance du sujet. Il était d'ailleurs intarissable sur la question, parlant pendant des heures de philosophes, d'hommes de science, de mathématiciens et d'érudits musulmans.
Mais il était aussi sans complaisance. Avec ce paradoxe: autant il respectait la religion, autant il détestait les hommes de religion. Il regardait l'islam comme une source d'avancée géante pour l'humanité, ce qui ne l'empêchait pas d'être un anti-islamiste radical. Pour lui, l'islamisme était un avatar rebutant, qui empêchait d'accéder et de découvrir la spiritualité et la philosophie musulmanes.
Il établissait une distinction claire entre la croyance et la pratique religieuses. Autant il critiquait le mimétisme, les apparences, le «paraître» musulman, autant il vénérait la profondeur de la pensée d'Ibn Rochd et le sens de l'histoire de Ibn Khaldoun.
Deux grands périples, en Asie et en Afrique
Cette aptitude à comprendre la psychologie sociale des peuples lui a permis de voyager dans les anciennes Républiques soviétiques d'Asie avec une aisance rare. Il comprenait leurs croyances, leur spiritualité, mais aussi leurs contradictions, eux qui vivaient dans un monde supposé communiste alors qu'un puissant retour de religiosité était amorcé. Plus tard, au milieu des années 1980, il effectue un périple tout aussi fascinant dans les pays du Sahel, en suivant la route des caravanes et des voies de commerce, sur la trace des grandes confréries et du Soufisme.
La Françafrique est alors à son apogée, et les politologues parlent de menaces géopolitiques. Tahar Benaïcha décèle autre chose : le même besoin de religiosité et de spiritualité que ceux observés en Asie centrale, mais cette fois-ci sur un fond de pauvreté et de blocages politique et social.
Pour Tahar Benaïcha, une évidence s'imposait : ces deux espaces, URSS et Sahel, étaient voués à l'explosion. C'était une simple question de temps. Et de forme. Non maîtrisés, non canalisés, ces mouvements allaient déboucher sur des mouvements nihilistes, type Boko Haram, AQMI et autres.
De ses périples, il a tiré des reportages pour la télévision, et une série d'articles parus dans le journal L'unité. Le contexte de l'époque, avec le système du parti unique, ne permettait pas de tout dire. Le message de Tahar Benaïcha n'a pas été entendu.
Mais qui pouvait prêter attention au discours d’un personnage aussi peu conciliant ? D'autant plus que Tahar Benaïcha était un communiste assumé : avec Fidel Castro, je suis le dernier communiste sur terre, disait-il au tournant du siècle.
Peut-être aussi que d'autres facteurs ont fait que son potentiel de connaissances n'a jamais été exploité à fond. C'était un homme radical , intransigeant, sectaire et irascible, ce qui ne facilitait pas le contact. C'était aussi un pur produit de la tradition orale.
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