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2026-08-06

Ahmed Abdelkrim
Le pouvoir ne se mesure pas uniquement à la capacité d'un État de convaincre le monde de sa stabilité. Il se mesure surtout à sa capacité de convaincre son propre peuple que son avenir est encore possible dans son pays. Il arrive un moment où les images officielles ne suffisent plus. Les campagnes de communication du Makhzen ont fini par se heurter à une réalité autrement plus brutale : celle d'une jeunesse qui doute, d'une société qui s'appauvrit et d'une diplomatie dont les choix apparaissent de plus en plus contestés, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du Royaume.
Les images de la dernière Coupe d'Afrique des nations resteront comme l'une des séquences les plus controversées de l'histoire récente du football africain. Organisateur de la compétition, le Maroc ambitionnait de faire de ce tournoi une démonstration de son savoir-faire et de son rayonnement continental. Il en est ressorti avec une succession de polémiques : arbitrage contesté, climat délétère autour de la finale face au Sénégal, accusations de favoritisme relayées par de nombreux observateurs et interminables contestations ayant profondément divisé le football africain. Au lieu de consacrer son image de puissance organisatrice, Rabat a vu émerger une controverse qui a éclipsé le succès sportif que le Royaume espérait transformer en victoire politique.
Cette recherche permanente de reconnaissance internationale se retrouve également dans les symboles choisis par Rabat. La décision de baptiser une autoroute du nom de Donald Trump dépasse le simple geste protocolaire. Dans la plupart des pays, les hommages rendus à des dirigeants étrangers prennent la forme d'une rue, d'une école, d'une place ou d'un jardin public. Le Maroc, lui, a choisi l'une de ses principales infrastructures nationales. Ce choix traduit une diplomatie qui semble davantage rechercher la bienveillance des puissances étrangères que l'affirmation sereine d'une souveraineté assumée. En relations internationales, les symboles comptent autant que les traités : ils racontent une vision du monde. Lorsqu'un État donne le sentiment de multiplier les gestes de reconnaissance envers ceux dont il attend un soutien politique, il prend le risque d'apparaître davantage comme un quémandeur de légitimité que comme une puissance sûre d'elle-même.
Le Maroc traverse aujourd'hui une contradiction profonde.
À Rabat, le discours officiel met en avant les infrastructures, les investissements, la Coupe du monde 2030 et l'image d'un Royaume présenté comme un partenaire incontournable de l'Europe et des États-Unis. Mais sur les rivages de Fnideq, face à Ceuta, une autre image s'est imposée durant l'été 2026 : celle de dizaines de milliers de jeunes Marocains courant vers la mer, escaladant des grillages ou tentant la traversée à la nage pour rejoindre une enclave européenne située à quelques centaines de mètres de leur propre pays. Selon les autorités espagnoles et plusieurs médias internationaux, entre 60 000 et 72 000 personnes ont tenté de franchir la frontière en quelques jours, dans une crise qui a coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes.
Cette scène constitue probablement le plus sévère démenti infligé au récit officiel. Aucun slogan sur « l'émergence », aucune campagne de communication, aucune opération de prestige ne peut effacer l'image d'une jeunesse convaincue que son avenir commence ailleurs. Lorsqu'un État investit des milliards dans son rayonnement international mais que ses propres citoyens considèrent l'exil comme leur unique horizon, la communication institutionnelle se heurte brutalement au réel.
Le phénomène ne peut être réduit à une simple crise migratoire. Il révèle une crise plus profonde : celle du contrat social. Le quotidien Le Monde rappelait récemment que le chômage des jeunes dépasse 37 %, que le taux d'activité figure parmi les plus faibles des économies émergentes et que des centaines de milliers de jeunes arrivent chaque année sur un marché du travail incapable de leur offrir des perspectives. Les inégalités territoriales persistent, la précarité progresse et l'ascenseur social semble fonctionner de moins en moins.
Ce contexte explique pourquoi tant de jeunes ont déclaré voir dans Ceuta « la chance de leur vie ». Ce n'était pas seulement un mouvement migratoire ; c'était le symptôme d'une rupture de confiance entre une partie de la jeunesse et les institutions. Derrière chaque embarcation de fortune se cache un constat d'échec : celui d'un pays qui peine à convaincre une partie de sa population que l'avenir peut encore s'y construire.
À cette crise sociale s'ajoute un choix diplomatique qui continue de susciter de profondes interrogations : la normalisation des relations avec Israël. Présentée par Rabat comme une décision stratégique répondant aux intérêts supérieurs du Royaume, cette orientation est perçue par une partie de l'opinion publique marocaine et arabe comme un éloignement de la solidarité traditionnelle envers la cause palestinienne. Cette politique illustre une diplomatie privilégiant les calculs géopolitiques et les soutiens extérieurs au détriment d'une cohérence avec les sensibilités d'une large partie de la population.
La diplomatie marocaine connaît également des turbulences sur le dossier de la Coupe du monde 2030. Après la crise de Ceuta, des responsables politiques espagnols et le parti portugais Livre ont demandé une réévaluation du partenariat avec le Maroc, invoquant les questions migratoires et les droits humains. Même si ces positions ne représentent pas la ligne officielle de Madrid ou de Lisbonne, elles montrent que le récit d'un Maroc unanimement salué sur la scène internationale est aujourd'hui contesté.
Au fond, la question dépasse largement la seule diplomatie. Un État peut accueillir des compétitions internationales et investir massivement dans son image. Mais aucune stratégie de prestige ne peut durablement masquer les fractures d'une société lorsque les difficultés économiques, les inégalités et le manque de perspectives deviennent le quotidien d'une partie importante de sa population.
L'histoire contemporaine est riche d'enseignements : les États qui privilégient durablement leur image extérieure au détriment de leur cohésion interne finissent souvent par voir leur récit officiel se fissurer. La puissance ne se décrète pas. Elle ne se construit ni dans les campagnes de communication ni dans les opérations de prestige. Elle se mesure à la confiance que les citoyens accordent à leur avenir. Et c'est précisément sur ce terrain que le Royaume est aujourd'hui confronté à ses interrogations les plus existentielles.
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