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2026-07-22

Abed Charef
Dans l’accord d’Alger de 2015 signé par les dirigeants maliens et les mouvements Azawed, sous la présidence de Ibrahim Boubacar Keïta, il faut distinguer deux aspects: la lettre, et l’esprit de l’accord.
Sur les motivations de l’accord, sur les objectifs visés, les intentions affichées, en un mot, sur l’esprit de ce document, il n’y a rien à dire. C’est indéniablement un texte de haute facture, très élaboré, traçant un cadre général pour ensuite aller dans le détail de ce que le Mali devait faire pour dépasser la crise de l’époque.
Le moment semblait favorable. Dirigeants maliens et opposants faisaient preuve d’une grande lucidité face à une crise cyclique.
Le pays venait de sortir d’un nouveau et dangereux cycle d’instabilité, entamé le 22 mars 2012 avec le renversement du président Amadou Toumani Touré par des officiers emmenés par le capitaine Amadou Sanogo, quelques semaines avant une élection présidentielle prévue pour le mois suivant.
Le nouveau pouvoir a toutefois rapidement perdu le contrôle de la situation. Dès janvier 2013, des groupes jihadistes, dont Ansar Eddine, Al-Qaïda au Maghreb Islmique (AQMI) et le MUJAO, un mouvement à l’identité mal définie, déferlaient du nord vers le sud, prenant le contrôle de larges pans du territoire.
Le pouvoir en place faisait alors appel à la France, qui lançait l’opération Serval, devenue ensuite Barkhane, pour maintenir un semblant d’État malien.
Le cycle allait s’achever par l’élection de Ibrahim Boubacar Keïta à la présidence durant l’été 2013 et son investiture début septembre.
Désormais, un président élu, ayant vécu ces crises répétitives, semblait mieux en mesure de prendre la mesure de la situation, et d’envisager une solution politique globale, cohérente, non un simple replâtrage lui permettant de conserver son pouvoir jusqu’à la prochaine crise.
Des discussions ont été alors engagées, avec l’appui de l’Algérie, pour rechercher des solutions de fond, devenues d’autant plus urgentes que le pays semblait risquer à tout moment de sombrer dans le chaos face à une extension du jihadisme devenue incontrôlable. Les pourparlers ont débouché sur l’accord d’Alger près de deux ans après l’élection de Ibrahim Boubacar Keïta.
De bonnes intentions...
Dans le document, transparaît une rare ouverture d’esprit. Le texte semble motivé par un souci évident de sortir le pays du tunnel. Il souligne que la crise malienne nécessite une «solution politique», et l’objectif est de «créer les conditions d’une paix juste et durable au Mali». Les parties signataires s'y «engagent à mettre en œuvre intégralement et de bonne foi les dispositions» de l’accord. Elles confient aux «institutions de l’État malien» le soin de prendre «les mesures constitutionnelles, législatives et réglementaires pour l’application de l’accord», ce qui signifie clairement que les mouvements Azawed s’inscrivent dans la légalité, et que c’est au pouvoir en place de piloter l’opération.
L’accord reconnaît également que «l’appellation Azawed recouvre une réalité sociale-culturelle, mémorielle et symbolique», faisant de l’Azawed une composante à part entière du Mali. Il reconnaît même la nécessité de réparer les torts qui lui ont été causés.
Sur le fond, l’accord dessine un processus politique et institutionnel d’une rare complexité pour mener à bien le projet. Il prévoit une conférence d’entente nationale pour consacrer la démarche, laquelle serait ponctuée par «une charte pour la paix, l’unité et la réconciliation nationale», un peu à l’image de celle mise en place en Algérie sous Bouteflika.
Une réalité plus difficile
Dans un pays où la vie institutionnelle est rudimentaire, où les traditions politiques héritées de la période coloniale et de la Françafrique restent pesantes, où le poids de l’armée demeure central, mener une telle démarche est aléatoire. La réussite du plan nécessite la présence d’acteurs convaincus de la nécessité de mettre en œuvre le projet, et de leur capacité de le contrôler.
Or, dans le cas du Mali, l’armée ne semble pas avoir été associée au projet. Elle a laissé faire, attendant le moment d’y mettre fin. C’est ce qu’a fait Assimi Goïta le 25 janvier 2024, trois ans après son accession au pouvoir.
De plus, le sort de l’accord d’Alger ne dépendait pas uniquement des acteurs directement impliqués. Il dépendait aussi d’autres acteurs, internes et externes, dont la capacité de nuisance peut à tout moment faire capoter le projet. C’est le cas des jihadistes, de l’ancienne puissance coloniale, qui voit un processus lui échapper, des pays de la région, qui hésitent à appuyer un processus démocratique pouvant devenir contagieux.
Un projet trop complexe
Sur un plan purement opérationnel, l’accord d’Alger prévoit de mettre en place un dispositif politique et institutionnel si élaboré qu’il est impossible de le concrétiser. Il prévoit tout, dans les moindres détails. Il implique une révision de la constitution, un changement de la plupart des lois sur l’organisation territoriale, un partage de pouvoir entre État central et collectives territoriales que même des pays riches n’auraient pu concrétiser.
En fait, la lecture de l’accord donne l’impression que les négociateurs ont élaboré un schéma totalement abstrait, sans tenir comte des moyens, des réalités et des capacités du Mali. Le document prévoit ainsi une décentralisation très poussée, avec des pouvoirs très larges accordés aux régions, y compris dans la perception des taxes et impôts. Il fixe un calendrier, à partir de 2018 par exemple, pour que l’Etat opère des transferts financiers au profit des régions, ce qui dénote un optimisme démesuré des rédacteurs du texte, qui pensaient pouvoir concrétiser l’accord dans des délais extrêmement rapides.
En fait, même dans des conditions idéales, le processus institutionnel envisagé aurait nécessite des années, probablement une décennie, pour être mené à terme. Ceci dans le cas, très hypothétique, où les acteurs internes et externes se mettraient d’accord pour mener ensemble le projet.
Le sort des groupes armés
Ceci sans oublier l’épineuse question du sort des hommes en armes. Dans la plupart des conflits internes, la réinsertion des éléments des groupes armés constitue une des clés du succès de l’opération de réconciliation. Pour le Mali, l’accord d’Alger prévoit une intégration des membres des groupes Azawed au sein de l’armée malienne, dans le cadre d’un processus plus large d’intégration des populations du nord au sein des institutions de l’état malien.
C’est un choix osé, misant sur l’avenir, mais qui risque de s’avérer trop optimiste. Comment en effet effacer les ressentiments du passé, et faire cohabiter des guerriers dont certains ont eu à s’affronter sur le terrain?
On peut, certes, toujours parier sur le meilleur, avoir le regard tourné vers l’avenir, offrir des perspectives aux uns et aux autres pour dépasser une situation de crise. Mais il est difficile d’effacer, par une simple signature, tous les ressentiments du passé.
Le chef de l’état malien Assimi Goïta est lui-même pleinement concerné par cette disposition. Il a été en poste dans le nord, où il a eu à affronter aussi bien les groupes Azawed que les jihadistes. Une information, jamais confirmée, voudrait même qu’il ait été fait prisonnier par les groupes armés touareg et libéré en 2012 après un accord avec les autorités maliennes. Même si l’information ne semble pas crédible, certains analystes estiment que son hostilité aux groupes armées Azawed a été renforcé par cet épisode.
Ce qui confirme toute la complexité de l’accord d’Alger, dont l’esprit mérite d’être conservé, même s’il faudra probablement en revoir profondément l’ingénierie et les modalités d’application.
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